Face aux GAFAM, oser un service public numérique européen
Photo: Ansgar Koreng, CC BY-SA 3.0 de, via Wikimedia Commons
Il existe un silence assourdissant au cœur du débat public européen : celui qui entoure la privatisation rampante de l'infrastructure numérique de nos sociétés. Chaque consultation hospitalière qui transite par un serveur américain, chaque école qui confie ses données d'élèves à un éditeur privé, chaque ville qui loue sa mobilité à une plate-forme constitue un abandon de souveraineté. Il est temps de nommer la chose et d'en tirer les conséquences politiques.
Une colonisation silencieuse des missions publiques
Les GAFAM n'ont pas conquis la santé, l'éducation ou l'administration par la force. Ils y sont entrés par la porte de service : un outil gratuit de visioconférence ici, une suite bureautique bon marché là, un algorithme de gestion des transports ailleurs. Le coût d'entrée est dérisoire ; le coût de sortie, lui, devient prohibitif. Dépendance technique, dépendance juridique, dépendance politique : le verrou se referme lentement mais sûrement.
Cette situation devrait scandaliser toute tradition de gauche. On ne saurait accepter que des entreprises dont le siège est à Mountain View ou à Redmond décident, de fait, des conditions d'exercice de services que nos impôts financent et que nos lois républicaines garantissent.
Les pionniers existent déjà
L'optimisme n'est pas naïf. Le Schleswig-Holstein a engagé la migration complète de son administration vers LibreOffice et les formats ouverts, démontrant qu'un Land de près de trois millions d'habitants peut se passer des licences Microsoft pour ses besoins essentiels. L'Italie a inscrit dans son droit les « communs numériques », reconnaissant le logiciel libre comme infrastructure publique à part entière.
En France, l'État a produit des outils remarquables — Tchap pour la messagerie sécurisée, FranceConnect pour l'identité numérique, le module de prise de rendez-vous médicaux ouvert à tous. Mais ces percées restent dispersées, sous-financées, et trop souvent abandonnées à la concurrence dès qu'un marché se profile.
Pourquoi il faut une échelle européenne
Un service public numérique ne peut prospérer dans le cadre national seul. Les coûts de développement sont fixes et massifs ; les compétences sont rares ; les géants privés disposent d'une avance technologique irréductible à l'échelle d'un seul État. C'est précisément là que l'Union a un rôle à jouer — non pas comme contrainte, mais comme puissance publique d'échelle.
Trois principes devraient fonder ce « service public numérique européen » :
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le logiciel libre comme règle : tout code financé par des fonds publics doit être publié, réutilisable, auditable ;
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l'interopérabilité obligatoire : nul citoyen ne doit être captif d'un fournisseur pour accéder à un service public ;
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la gouvernance démocratique : des données de santé ou d'éducation ne sauraient être un actif commercial, mais un bien géré sous contrôle des autorités publiques et des usagers.
Un chantier pour la gauche
Certains objecteront que l'Europe est déjà débordée par la régulation — DSA, DMA, RGPD. Mais réguler n'est pas construire. Interdire les abus des plates-formes ne crée pas l'alternative publique qui rendrait cette interdiction désirable pour les citoyens. La gauche ne gagnera pas en proposant seulement des garde-fous ; elle doit offrir une promesse positive, tangible, inscrite dans le quotidien.
Le numérique est le terrain des grandes infrastructures du XXIe siècle, comme le chemin de fer fut celui du XIXe. Nos aînés socialistes ont su bâtir des réseaux publics là où régnait le chaos des intérêts privés. Il nous revient de faire de même : non pas nationaliser les serveurs un à un, mais ériger une infrastructure commune, souveraine, gratuite d'accès pour les missions publiques.
L'Europe dispose du marché, des compétences, des institutions. Ce qui manque, c'est la décision politique — et la conviction qu'un service public digne de ce nom se décline désormais en bits comme en kilomètres de rails. Aux forces progressistes d'en faire une priorité, avant que le rendez-vous ne soit définitivement manqué.