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Ce que le Conseil national de la Résistance ne dira plus jamais à notre place

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Ce que le Conseil national de la Résistance ne dira plus jamais à notre place

Photo: Unknown authorUnknown author, Public domain, via Wikimedia Commons

Il est des références qui fonctionnent, dans le débat public français, comme des talismans. Le Front populaire, la Sécurité sociale d'octobre 1945, le programme du Conseil national de la Résistance : leur énoncé suffit parfois à clore une discussion interne, comme si l'autorité de l'histoire dispensait de l'effort de persuasion. Or ce rapport au passé, si précieux soit-il, ressemble de plus en plus à une comfortable cache-nez. La gauche française doit-elle continuer à se légitimer par des événements que la majorité des électrices et électeurs n'ont pas vécus ?

Une mémoire devenue forteresse

Le problème n'est pas l'héritage lui-même — la création de l'assurance maladie, l'abolition de la peine de mort, la loi sur la rupture volontaire de contrat de travail de 1974 restent des acquis dont nous devrions être fiers. Le problème réside dans l'usage que nous en faisons. Trop souvent, l'évocation du CNR sert de chiffon rouge contre toute innovation : oser parler d'un revenu universel, d'un socle inconditionnel ou de nouveaux communs numériques, c'est « trahir l'esprit de 45 ».

Cette posture a un coût politique considérable. Elle transforme un parti de projet en conservatoire de la mémoire, inaccessible aux générations pour qui la Sécurité sociale n'est pas une conquête arrachée mais un donné, parfois vécu comme un service public en difficulté. Le sociologue Hartmut Rosa parle de « dynamique de l'accélération » : les sociétés qui refusent de réinterpréter leur passé finissent par être dépassées par celles qui l'assument de manière créative.

Ce que nos voisins ont compris

Les partis de gauche européens qui s'en sortent le mieux ne sont pas ceux qui ont renié leur histoire, mais ceux qui l'ont réarticulée avec le présent. Le SPD allemand a longtemps été paralysé par la nostalgie de Willy Brandt et du Godesberger Programm. C'est en osant le mot d'ordre de « respect » — simple, presque banal — qu'il a retrouvé une capacité d'adress au-delà de ses cercles militants, avant de revenir au gouvernement en 2021.

Au Portugal, le Bloco de Esquerda et le Parti socialiste ont su mobiliser l'héritage révolutionnaire de 1974 non comme un musée mais comme une grammaire : celle de la rupture démocratique, transposée dans les luttes contre la troïka et l'austérité après 2011. Au Danemark, la Socialdemokratiet a repris la main sur les questions migratoires et industrielles en assumant un langage de fierté nationale de gauche, ce que la gauche française peine encore à formuler sans crispation.

Dans chaque cas, le mécanisme est identique : partir des valeurs fondatrices — la dignité, l'égalité réelle, la solidarité — plutôt que des dispositifs historiques qui les incarnaient à un moment donné.

Trois pistes pour un récit renouvelé

Première piste : assumer de dire ce que la gauche a réussi récemment. Le pass sanitaire, le bouclier tarifaire de l'énergie, la reprise en régie publique de services stratégiques dans plusieurs municipalités — tout cela relève de l'intervention publique progressiste, mais reste rarement raconté comme tel dans un récit d'ensemble.

Deuxième piste : s'attaquer frontalement aux défis qui n'existaient pas en 1945. Le numérique, l'intelligence artificielle, la transition écologique, la reconfiguration du travail par les plateformes : aucun programme de la Résistance n'en parle, évidemment. C'est précisément là que la gauche doit écrire la suite.

Troisième piste : arrêter de considérer l'Europe comme un traitre à l'héritage. Le socle européen des droits sociaux de Göteborg, imparfait mais réel, montre qu'une autre échelle de la solidarité est possible. La gauche française y gagnerait à voir dans la construction européenne non une renonciation, mais l'extension du cadre dans lequel s'invente la protection sociale de demain.

L'héritage comme boussole, non comme musée

Il ne s'agit évidemment pas de renier le CNR. Ambroise Croizat, Jean Moulin ou Léon Blum ne sont pas des embarrass, et l'oubli de ces figures serait une perte pour toute la société française. Mais il faut distinguer l'héritage — un capital vivant — de la nostalgie — une dette qui nous immobilise.

La gauche qui convaincra dans les vingt prochaines années sera celle qui saura dire : voici d'où nous venons, voici ce que nous constatons du monde tel qu'il est, et voici ce que nous proposons pour celui qui vient. Ni un musée des conquêtes perdues, ni une table rase prétendument moderne. Un pont.

C'est un travail de longue haleine, fait de pédagogie, de lucidité et d'audace intellectuelle. Mais c'est, très concrètement, la condition pour que l'héritage de l'après-45 cesse d'être une phrase de meeting et redevienne ce qu'il a toujours été : un programme en mouvement.

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