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Soixante-quatre ans à Lisbonne, soixante-cinq à Paris : la retraite, angle mort de la convergence européenne

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Soixante-quatre ans à Lisbonne, soixante-cinq à Paris : la retraite, angle mort de la convergence européenne

Photo: DrRandomFactor, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Lorsque la réforme des retraites fut promulguée en France au printemps 2023, un argument revint avec insistance dans le débat public : nos voisins européens avaient déjà reculé leur âge légal, la France ne faisait que rattraper son retard. L'argument méritait d'être examiné — et surtout d'être retourné. Car si l'on compare honnêtement les systèmes de retraite européens, ce n'est pas l'âge de départ qui frappe par sa convergence, c'est le niveau de pension qui saute par son écart.

Une convergence de façade

Il est vrai que les âges légaux convergent. L'Allemagne a voté le passage progressif à 67 ans, l'Italie a fixé un couplage âge-espérance de vie, le Portugal a supprimé les départs anticipés pour la plupart des régimes et aligne désormais son âge légal sur l'espérance de vie. La France, avec ses 64 ans, n'apparaît plus comme l'exception que l'on dépeint. Mais cette lecture comptable escamotee l'essentiel : à âge légal égal, une carrière de quarante ans ne produit pas le même revenu à Paris, à Lisbonne ou à Varsovie.

Selon les données d'Eurostat, le taux de remplacement moyen — le rapport entre la première pension perçue et le dernier salaire — dépasse largement 80 % en Autriche ou au Portugal pour certains profils, tandis qu'il plafonne sous les 50 % dans plusieurs autres États membres. Le risque de pauvreté chez les personnes âgées, lui, varie du simple au triple selon les pays. La convergence des âges légaux s'accompagne donc paradoxalement d'une divergence croissante des conditions réelles de vie après le travail.

Ce que « convergence sociale » veut vraiment dire

Le mot « convergence » est devenu l'un des plus galvaudés du vocabulaire européen. Brandi dans les traités, invoqué dans les séminaires, il recouvre en pratique deux orientations diamétralement opposées. La première, celle que le nord de l'Europe a souvent imposée après 2010, consiste à harmoniser par le bas : aligner les économies du Sud sur des critères budgétaires stricts, réduire les dépenses sociales, reculer les âges de départ. La seconde, celle que la gauche européenne doit revendiquer sans ambiguïté, consisterait à harmoniser par le haut : garantir partout un niveau de protection sociale minimal, financier et opposable.

La directive sur les salaires minimaux adéquats, adoptée en 2022, a montré que cette voie existe juridiquement. Le socle européen des droits sociaux, proclamé à Göteborg en 2017, en a posé le cadre politique. Les retraites constituent le prochain maillon logique : un revenu de remplacement qui, par nature, ne se délocalise pas et touche l'ensemble des citoyens. Pourquoi ne pas fixer un objectif contraignant de taux de remplacement minimal, ou un plancher de pension garanti rapporté au salaire médian de chaque pays ?

La portabilité, parent pauvre du débat

Il existe un second chantier, plus discret mais tout aussi décisif : celui de la mobilité. Près de onze millions d'Européennes et d'Européens travaillent hors de leur pays d'origine. Beaucoup cotisent dans plusieurs régimes successifs et découvrent, au moment de liquider leurs droits, des règles de coordination byzantines, des délais de traitement interminables, des pertes sèches de trimestres ou d'années. Une harmonisation par le haut passerait d'abord par là : une simplification radicale des règles de totalisation, un guichet unique numérique, des délais légaux opposables.

C'est aussi par ce biais que l'Europe sociale peut redevenir concrète. Un salarié portugais ayant travaillé en France doit percevoir une pension dont la somme reflète fidèlement ses cotisations, sans décote liée à sa trajectoire transfrontalière. Ce n'est pas une faveur, c'est un droit contractuel. Sa garantie effective serait une réforme modeste en apparence, mais transformative en pratique pour des millions de trajectoires.

Refonder l'horizon européen du travail

Le fond du problème est politique. Depuis une décennie, l'intégration sociale européenne avance au rythme des crises, rarement par conviction. Résultat : les travailleurs perçoivent l'Europe comme une contrainte — celle des âges reculés et des règles budgétaires — et non comme une protection. Cette asymétrie nourrit le désinvestissement civique envers les élections européennes, et profite aux récits nationalistes qui présentent les retraites des uns comme la menace des autres.

Harmoniser par le haut, c'est renverser cette équation. Cela suppose de mobiliser les instruments existants — la méthode ouverte de coordination, les orientations salariales du socle de Göteborg, le futur financement par les instruments budgétaires communs — et d'en inventer d'autres. Cela suppose surtout de trancher un débat que la gauche française n'a pas toujours mené jusqu'au bout : l'harmonisation sociale n'est pas un leurre si elle porte sur les résultats (pensions, remboursements, revenus garantis) et non sur les moyens imposés uniformément à des systèmes nationaux aux histoires différentes.

Le continent qui a su bâtir une monnaie commune, un marché unique et un budget de relance peut bien se donner les moyens de garantir qu'aucune carrière de quarante ans ne débouche sur la précarité. Ce serait là une convergence qui donne envie d'appartenir à l'Europe — plutôt que de la subir.

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