Madrilènes, Athéniennes, Lisbonnaines : ce que les luttes du Sud enseignent à nos organisations
Photo: Ogeldke, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Pendant que la France débattait de la réforme des retraites avec ses méthodes habituelles — journées d'action, préavis syndicaux, négociation interprofessionnelle —, d'autres luttes se déroulaient au sud de l'Europe avec des grammaires différentes. Les Mareas de Madrid, les assemblées de quartier d'Athènes, les plateformes de logement de Lisbonne : autant d'expériences que la gauche et le syndicalisme français observent avec curiosité, mais rarement avec la volonté d'en tirer des conséquences organisationnelles. Voici cinq leçons que nous refusons encore d'entendre.
1. Le salariat n'est plus le vecteur unique de la colère
Le syndicalisme français reste structuré autour de l'entreprise et du salarié stable. Or les mobilisations ibériques et grecques sont parties d'ailleurs : loyers, frais de scolarité, santé mentale, précarité des plateformes. Les plateformes de logement — la PAH de Barcelone en tête — ont obtenu des encadrements de loyers et des moratoires d'expulsions que les syndicats n'auraient jamais arrachés seuls. En France, le mouvement contre la précarité étudiante ou les mobilisations sur le logement restent des combats « annexes » aux yeux des grandes centrales. Cette hiérarchie des luttes est un angle mort que le Sud a déjà dépassé.
2. L'assemblée de quartier est un outil, pas une nostalgie
Les assemblées des Indignados ont été moquées pour leur lenteur décisionnelle. Mais elles ont produit quelque chose que nos réunions de section ne produisent plus : une présence durable dans les territoires, au-delà des temps forts médiatiques. À Athènes, les structures de solidarité nées de la crise — cuisines collectives, cliniques sociales autogérées — ont maintenu une capacité mobilisatrice pendant dix ans. En France, nous savons occuper la rue un jour de grève ; nous savons mal occuper un quartier tous les jours.
3. La victoire se mesure aussi à l'échelle de la ville
Barcelone en commun, Zagreb je mozemo, les listes citoyennes portugaises : les mouvements sociaux du Sud ont compris que la municipalité était un niveau de transformation immédiatement accessible. La gauche française commence à peine — et avec de belles réussites dans certaines villes — à systématiser ce passage du mouvement au mandat local. Mais l'apprentissage reste déségal et rarement pensé à l'échelle européenne, alors que les réseaux de maires du Sud coopèrent depuis une décennie sur le logement et les services publics.
4. Le féminisme et les soins sont le cœur, pas la périphérie
Les grèves féministes espagnoles de 2018, suivies de manifestations monstres, ont imposé un agenda que les organisations de gauche espagnoles ont dû intégrer sous peine d'être dépassées. En France, la question des soins, du travail invisible et des violences reste souvent traitée comme un chapitre annexe des plateformes électorales. Les mobilisations du Sud montrent qu'il s'agit au contraire d'un moteur de participation — notamment pour des publics que le syndicalisme classique ne touche plus.
5. La rue sans stratégie d'institution s'épuise — mais l'institution sans rue se fige
Syriza a illustré le premier danger : une force portée par un mouvement social, arrivée au pouvoir sans protection sociale consolidée, brisée par la troïka en 2015. Podemos illustre le second : une institutionnalisation rapide qui a fini par couper le parti de son socle militant. La gauche française, qui a ses propres traumas en la matière, devrait pourtant y lire un équilibre à construire plutôt qu'une alternative à trancher : la force du mouvement comme garde-fou permanent de l'action gouvernementale.
Traduire ces leçons à l'échelle française — et européenne
Concrètement, cela suppose trois inflexions. D'abord, ouvrir les structures syndicales et partisanes aux organisations non salariées : collectifs de locataires, syndicats étudiants, associations de chômeurs — comme l'ont fait les confédérations ibériques en signant des alliances avec les plateformes de logement. Ensuite, investir la coopération syndicale européenne au-delà des déclarations communes : coordonner les luttes dans les secteurs transnationaux, de la logistique aux plateformes numériques, où les rapports de force se jouent désormais au niveau du continent. Enfin, reconnaître que la précarité — étudiante, urbaine, numérique — n'est pas un thème parmi d'autres mais le terrain où se rejouera l'action collective pour la décennie qui vient.
Le Sud de l'Europe a payé le prix de la crise avant nous et a inventé sous la contrainte ce que nous aurons à inventer sous celle du réchauffement, du vieillissement et de la financiarisation du logement. Continuer à regarder ces expériences comme des curiosités exotiques serait une double erreur : théorique, parce qu'elles anticipent nos propres luttes ; pratique, parce que les rapports de force de demain se construisent aujourd'hui, de Séville à Sofia.