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Protéger tout le monde ou les bons dossiers ? L'impasse que la gauche doit trancher

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Protéger tout le monde ou les bons dossiers ? L'impasse que la gauche doit trancher

Photo: Center for the Study of Europe Boston University from Boston, USA, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Chaque réforme sociale en France finit par poser la même question, rarement explicitée : faut-il protéger tout le monde de la même manière, ou concentrer les moyens sur ceux qui en ont le plus besoin ? Universalisme ou ciblage. Derrière ce vocabulaire technique se cache un choix de civilisation, et la gauche française, prise entre l'attachement à la Sécurité sociale de 1945 et la pression des contraintes budgétaires, a longtemps préféré l'ambiguïté à la décision. Il est temps d'y voir clair.

Trois familles de protection sociale

Le paysage européen offre trois modèles de référence. Le modèle nordique — Danemark, Suède, Finlande — repose sur un principe simple : des prestations universelles, financées par l'impôt, ouvertes à l'ensemble des résidents, couplées à des services publics denses (garde d'enfants, formation, santé). Le modèle continental, dont la France est l'archétype, repose sur les cotisations sociales liées au travail : on est protégé parce qu'on a cotisé. Le modèle libéral, incarné par le Royaume-Uni, privilégie des aides ciblées sur les plus démunis, sous condition de ressources et souvent stigmatisantes.

Chacun est aujourd'hui sous tension. Le vieillissement démographique fragilise le financement assurantiel, fondé sur un rapport actifs/inactifs qui se dégrade partout. La fragmentation du travail — indépendants, plateformes, CDD, portage — érode la base cotisante du modèle continental. Et les crises successives, de 2008 à la pandémie, ont montré que les systèmes ciblés, plus souples en apparence, laissent systématiquement des publics au bord du chemin : les non-recours aux aides sociales en France représentent plusieurs milliards d'euros chaque année.

Ce que le ciblage coûte vraiment

Le ciblage a une séduction apparente : pourquoi verser une allocation à ceux qui n'en ont pas besoin ? Mais cette logique comporte trois pièges que l'expérience britannique du Universal Credit a rendus criants.

D'abord, le piège du non-recours : plus un dispositif est conditionné, plus il est complexe, et plus ceux qui en ont le plus besoin renoncent à le réclamer. Ensuite, le piège politique : les prestations réservées aux pauvres deviennent des prestations de pauvres, donc des prestations fragiles, premières candidates aux coupes budgétaires. Les allocations familiales françaises, une fois ciblées sur les revenus modestes, ont perdu leur base sociale de défense. Enfin, le piège de la trappe à inactivité : les dispositifs sous condition de ressources créent des effets de seuil qui découragent la reprise d'emploi, exactement l'inverse de l'objectif affiché.

Ce que l'universalisme a à apprendre

L'universalisme n'est pas pour autant un paradis fiscal intouchable. Les modèles scandinaves eux-mêmes ont dû arbitrer : la Suède a réduit la générosité de son assurance chômage dans les années 2000, et le Danemark a durci ses conditions d'accès. L'universalisme intégral a un coût, et ce coût doit être dit honnêtement.

Mais il possède un avantage que le ciblage ne pourra jamais égaler : il construit une société où chacun a intérêt à ce que le système fonctionne, parce que chacun en bénéficie. La retraite par répartition, l'assurance maladie, l'école publique : les grands acquis de la protection sociale française ont tenu précisément parce qu'ils concernaient tout le monde. C'est cette coalition sociale, et non une quelconque rente administrative, que le ciblage démantèle pièce par pièce.

La thèse : un universalisme réformé, pas un ciblage déguisé

Notre position est claire : la gauche française a intérêt à défendre l'universalisme, mais un universalisme réformé, capable de tenir face aux défis du siècle. Cela suppose trois chantiers.

Le premier : élargir la base contributive. Faire entrer dans la protection sociale ceux qui en sont exclus — indépendants, travailleurs de plateformes, étudiants, femmes interrompant leur carrière — non pas en créant des dispositifs parallèles, mais en universalisant les droits, notamment les droits à la formation et à la retraite, découplés de la seule relation salariale classique.

Le deuxième : simplifier radicalement. Le revenu universel d'activité, dont le principe mérite d'être défendu malgré les déceptions de sa mise en œuvre partielle, illustre l'ambition : un socle unique, automatique, cumulable avec les revenus du travail. Chaque simplification est une victoire contre le non-recours.

Le troisième : financer par l'impôt autant que par les cotisations, comme le font déjà les prestations familiales ou la couverture maladie universelle. C'est la seule voie qui permette de protéger ceux dont le travail ne suffit plus à ouvrir les droits.

Une question d'architecture sociale

Le débat universel/ciblé n'est pas un débat d'experts : il décide de savoir si la protection sociale restera un bien commun ou deviendra un filet de secours. Les expériences européennes convergent : là où l'on a ciblé, on a fragmenté la société et fragilisé les protections ; là où l'on a universalisé, on a consolidé une solidarité durable.

La gauche française n'a pas à s'excuser de défendre l'universalisme. Elle a, en revanche, l'obligation de le moderniser — de le rendre lisible, inconditionnel dans son socle, finançable dans sa durée. C'est ce chantier-là, ni nostalgique ni résigné, qui doit structurer son offre politique pour la décennie qui vient.

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