Le courant appartient à celles et ceux qui le produisent : plaidoyer pour l'énergie citoyenne
Photo: Pierchon, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons
Quand les factures d'électricité s'envolent et que les superprofits des grands énergéticiens alimentent la colère sociale, une question revient avec insistance : à qui appartient le système énergétique ? Sur ce terrain, une expérience discrète mais déterminée progresse depuis deux décennies — celle des coopératives citoyennes de production d'énergie. Pour la gauche européenne, elle constitue peut-être la matrice d'une réponse à la hauteur de la crise climatique et sociale.
L'exemple allemand, si souvent caricaturé
On a beaucoup moqué l'Energiewende allemande et ses coûts. On parle moins de son socle citoyen : dans les années 2010, près de la moitié des capacités renouvelables installées outre-Rhin appartenait à des particuliers, des fermiers, des coopératives (Bürgerenergiegenossenschaften). À Hambach ou dans le Schleswig-Holstein, ce sont des habitants qui ont pris le contrôle des éoliennes et des champs photovoltaïques, transformant un objet de spéculation en bien commun géré localement.
Cette trajectoire n'a rien d'anecdotique. Elle démontre qu'un particulier, lorsqu'il devient copropriétaire de sa production, accepte mieux les infrastructures renouvelables dans son paysage et comprend mieux sa consommation. La transition devient une affaire démocratique, pas seulement technique.
La Wallonie, laboratoire francophone
Plus proche de nous, la Wallonie offre un contrepoint remarquable. Des coopératives comme Copernic ou la dynamique portée par l'Énergie citoyenne ont permis à des dizaines de milliers de ménages de devenir sociétaires de parcs solaires et éoliens. Le principe est simple : chacun souscrit au capital, perçoit un dividende modeste, et surtout reprend un pouvoir sur une infrastructure qui structure sa vie quotidienne.
En France, où l'électricité a longtemps été un monopole d'État devenu un oligopole coté en Bourse, cette culture coopérative demeure embryonnaire. Quelques initiatives — Enercoop, les projets citoyens du portal Énergie Partagée — montrent la voie, mais restent marginales face à la puissance du cadre réglementaire et financier.
Les obstacles à lever à Bruxelles
Car le vent ne souffle pas toujours en faveur des communs. La directive sur l'électricité de 2019 a pourtant consacré les « communautés d'énergie renouvelable », mais leur transposition reste inégale et souvent timide. Les coopératives se heurtent à des garanties financières pensées pour les grands groupes, à des tarifs d'injection défavorables, à une lourdeur administrative qui décourage les bénévoles.
La gauche européenne devrait faire de la levée de ces verrous une priorité affichée. Trois chantiers s'imposent :
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un statut européen harmonisé de la coopérative énergétique, protégé contre les rachats prédateurs par les géants du secteur ;
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un mécanisme de financement public — fonds européen ou garanties de la BEI — accessible aux projets de moins de dix mégawatts ;
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un droit de préemption citoyen sur les projets renouvelables, avant toute mise sur le marché financier.
Ce que la France pourrait importer
L'hexagone dispose d'atouts que la réforme de 2024 sur l'autoconsommation collective n'a fait qu'effleurer. Importer l'esprit des Genossenschaften supposerait d'abord un geste politique : reconnaître que la souveraineté énergétique ne se décrète pas seulement à l'échelle des États, mais se construit aussi dans les intercommunalités, les quartiers, les fermes.
Les collectivités locales pourraient être autorisées à prendre des participations majoritaires dans les sociétés de projet, à l'image de ce que pratique déjà la ville de Grenoble avec ses réseaux de chaleur. Les caisses des banques publiques et coopératives — la Banque des territoires, les Caisses d'épargne — auraient là un rôle naturel à assumer.
Une gauche de la propriété, pas seulement de la redistribution
Le débat de gauche en Europe reste trop souvent enfermé dans une alternative stérile : tout public ou tout marchand. Les coopératives d'énergie esquissent une troisième voie, celle de la propriété collective non étatique, démocratiquement gouvernée, ancrée dans les territoires. C'est précisément ce que le mouvement ouvrier avait inventé avec ses bourses du travail et ses coopératives de consommation, avant que le siècle ne passe.
La crise énergétique n'est pas une parenthèse. Elle redessine durablement les rapports de pouvoir autour d'une ressource devenue stratégique. À la gauche de choisir : subir la financiarisation des panneaux solaires et des parcs éoliens, ou faire de chaque toit et de chaque champ un lieu de souveraineté partagée. Le courant, littéralement, appartient à celles et ceux qui le produisent.