La santé n'a pas de frontière, les soins si : enquête sur une Europe à deux vitesses du stéthoscope
Photo: Internet Archive Book Images, No restrictions, via Wikimedia Commons
Une carte de l'Europe qui fait mal aux yeux
Il existe une carte que les instances bruxelloises préfèrent laisser dans les tiroirs : celle des inégalités sanitaires entre régions européennes. On y voit la Normandie rurale et la Meuse en pénurie critique de généralistes, l'Italie du Sud dont les hôpitaux de Calabre et de Sicile évacuent leurs patient·es vers le Nord, la Bulgarie dont l'espérance de vie accuse plusieurs années de retard sur l'Espagne. Autant de variations qui racontent une même chose : en matière de santé, l'Europe vit encore largement à des vitesses différentes, et le fossé se creuse là où la crise frappe le plus fort.
Les chiffres de l'atlas sanitaire de l'Observatoire européen des systèmes de santé sont sans ambiguïté : la densité de médecins peut varier du simple au triple selon les régions d'un même pays, et davantage encore entre États membres. À ces écarts structurels s'ajoute une fragmentation des droits : la carte vitale européenne existe sur le papier, mais son usage reste confidentiel et son périmètre, étroit.
Déserts médicaux et urgences saturées : deux visages d'un même abandon
En France, le débat public a fini par nommer le problème — les déserts médicaux — sans toujours en tirer les conséquences. Quand la direction des urgences de Saint-Junien ferme faute de praticien·nes, quand les patient·es de l'Yonne patientent des heures aux portes d'un service de garde, on parle de « règle des 24 heures » et de « vagues de fermetures ». Mais derrière le vocabulaire gestionnaire se cache une réalité politique : la santé est devenue un bien géographiquement inégal, réservé à celles et ceux qui peuvent se déplacer, attendre, ou payer.
Le même abandon se joue à l'échelle continentale, avec d'autres accents. Dans les hôpitaux de l'Italie méridionale, la privatisation rampante et la fuite des personnels vers le Nord de l'Europe ont vidé les services publics de leur substance. En Grèce, les politiques d'austérité imposées dans la tourmente de la dette ont amputé les dépenses de santé de près de moitié. Ces situations ne sont pas des fatalités méditerranéennes : ce sont les conséquences directes d'une construction européenne qui a harmonisé la concurrence et les marchés, mais jamais les droits sociaux.
Le tabou de la compétence nationale
Pourquoi la gauche européenne, qui se revendique porteuse du socle des droits sociaux, reste-t-elle si timide sur ce terrain ? Parce que la santé est un sanctuaire de la souveraineté nationale, protégé par les traités qui réservent à l'Union une simple « compétence d'appui ». Ce partage, hérité de la méthode communautaire des années 1950, ne correspond plus à aucune réalité : les personnels soignants circulent, les pénuries se propagent, les industries pharmaceutiques négocient à Bruxelles ce que les systèmes de soins paient à Paris, Rome ou Athènes.
La crise du Covid a montré les limites de cette architecture : achats de vaccins mutualisés dans l'improvisation, fermetures unilatérales de frontières, compétition entre États pour les masques et les respirateurs. Elle a aussi montré le chemin, avec la création d'une autorité européenne de préparation et de réponse aux urgences sanitaires. Mais une politique de crise ne suffit pas : c'est une politique de santé permanente qu'il faut construire.
Trois chantiers pour une santé paneuropéenne
Un premier chantier concerne les personnels. Une Europe qui attire massivement les médecins et les infirmier·ères des pays du Sud et de l'Est sans contrepartie organise, en creux, un pillage sanitaire. Il faut des mécanismes de compensation et de coopération, à l'image de ce que réclament depuis des années les syndicats européens de la santé : des financements ciblés pour la formation dans les régions en pénurie, plutôt que la simple mobilité des bras.
Deuxième chantier : la couverture des soins transfrontaliers. La carte vitale européenne doit devenir un véritable droit opposable, avec un guichet unique numérique et une prise en charge effective — pas une procédure de remboursement aléatoire que la Cour des comptes européenne elle-même juge opaque. Le soin sans passeport, c'est le test concret de la citoyenneté sociale européenne.
Troisième chantier, le plus politique : l'harmonisation par le haut des garanties minimales. Le socle européen des droits sociaux, proclamé à Göteborg en 2017, reste muet sur l'accès aux soins. Y inscrire un droit à la santé effectif — densité minimale de personnels, tarification protégée, lutte contre la médecine à deux vitesses — donnerait enfin à l'Union un contenu social tangible.
Ce que la gauche a à y gagner
Certains objectiveront le risque : parler d'Europe, c'est donner des armes aux souverainismes de tous bords. C'est l'inverse qui est vrai. Une gauche qui se borne à défendre l'acquis national dans un domaine où les compétences nationales sont précisément affaiblies par la finance, les pénuries et la circulation des capitaux pharmaceutiques livre une bataille d'arrière-garde. À l'inverse, porter l'exigence d'une santé publique européenne, financée par des ressources propres et adossée à un service public du médicament, c'est redonner du sens au vote européen.
Soigner sans passeport : la formule a valeur de programme. La santé est le premier des droits sociaux, celui dont l'absence se paie en années de vie. Il est temps que la gauche cesse de la considérer comme un domaine réservé et en fasse le prochain grand projet de l'Europe sociale.