Erasmus pour les cadres, rien pour les autres : l'école publique européenne, talon d'Achille de la gauche
Photo: Thomas Dorn / European Communities, 2000 / EC - Audiovisual Service, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons
Chaque année, plus d'un million d'étudiant·es européen·es franchissent une frontière grâce à Erasmus. Le programme est présenté, à juste titre, comme l'une des grandes réussites de la construction européenne. Mais il convient d'être lucide : Erasmus est un programme de mobilité pour celles et ceux qui ont déjà été formés, pas un service public d'éducation. Il bénéficie d'abord aux étudiant·es des filières sélectives, aux enfants des classes moyennes et supérieures diplômées. Il fabrique des cadres mobiles, pas des citoyennes et des citoyens.
La gauche française, si bavarde lorsqu'il s'agit de « Europe sociale », s'est remarquablement tue sur ce point. Aucun texte fondateur, aucun congrès, aucune plateforme électorale n'a jamais posé la question simple : à quoi ressemblerait une école publique européenne ?
L'angle mort d'une gauche attachée à son école nationale
Il faut le dire sans détour : une partie de l'explication tient à la sacralisation républicaine de l'école nationale. La laïcité, la pédagogie de Jules Ferry, l'inspection générale, le bachotage du baccalauréat : autant de marqueurs d'identité que la gauche française rechigne à confronter à l'échelle continentale. Défendre l'école publique, dans notre pays, s'est souvent confondu avec défendre une école nationale, centralisée, héritée de l'État jacobin.
Or cette posture est devenue intenable. Les programmes d'histoire se contredisent d'un État à l'autre. Les diplômes se comparent, mais ne se reconnaissent plus vraiment. Les enfants de travailleur·ses mobiles — et ils sont des millions — passent d'un système à l'autre sans aucune garantie de continuité pédagogique. L'école reste le chaînon manquant de la citoyenneté européenne : on peut voter aux élections municipales de sa ville d'accueil, mais ses enfants n'auront jamais appris, nulle part, ce que l'Europe doit aux siens et ce qu'elle leur doit.
Trois chantiers pour une école publique européenne
Ce n'est pas une question d'imagination, mais de volonté politique. Trois chantiers concrets se dessinent.
Premier chantier : un référentiel commun d'histoire et d'éducation civique. Non pas un programme uniformisé, ce serait une imposture centralisatrice, mais un socle minimal : la Shoah, la colonisation et ses décombres, les guerres yougoslaves, la construction sociale européenne, la traite atlantique. Aucun enfant européen ne devrait pouvoir grandir sans croiser ces objets de savoir. La gauche devrait être en première ligne : c'est elle qui a toujours affirmé que l'école fabrique du commun.
Deuxième chantier : un statut européen des enseignant·es. Un·e professeure française ne peut aujourd'hui exercer en Espagne qu'en repartant de zéro, diplômes et années d'expérience balayés. Reconnaître mutuellement les qualifications, garantir la portabilité des droits à retraite et de formation, encourager les mobilités pédagogiques en début de carrière : voilà ce qui transformerait le métier en profession européenne, et non en juxtaposition de corporations nationales.
Troisième chantier : des lycées publics transfrontaliers. L'Europe compte des dizaines de régions frontalières où les élèves franchissent chaque matin une frontière pour aller en cours. De Strasbourg à Kehle, de la Moselle au Luxembourg, de Bâle à Fribourg : des expériences existent, souvent portées par des collectivités et des enseignant·es volontaristes. Elles demeurent expérimentales, fragiles, dépendantes des bons vouloirs budgétaires nationaux. Il faut les institutionnaliser, les financer par le budget européen, en faire les embryons d'une école publique continentale ouverte à toutes les classes sociales — et pas seulement aux familles qui peuvent payer un établissement privé « européen ».
Une condition de la justice sociale, pas un luxe fédéral
On objectera que l'éducation relève de la souveraineté nationale et que la gauche doit d'abord défendre les acquis de l'école de la République. C'est exactement le raisonnement qui a paralysé la gauche face à l'assurance-chômage européenne pendant vingt ans. Les compétences restent nationales, répondrons-nous : il s'agit de construire des garanties communes, des financements solidaires, des droits portables. Comme pour le salaire minimum, l'Europe ne remplace pas les États, elle oblige chacun à ne pas faire la course vers le bas.
Car l'enjeu est profondément social. Aujourd'hui, l'Europe éducative est une Europe de consommation : classes bilingues payantes, sections internationales, écoles privées d'élite. Les enfants de ouvrières et d'ouvriers n'y accèdent pas. Faire de l'école publique européenne un service public, accessible, laïque dans son esprit, gratuit dans son principe, c'est décider que la citoyenneté sociale ne se hérite pas.
La gauche a su penser le rail public continental, le parquet financier, le socle des droits sociaux. Il lui reste à oser l'impensé : l'école. Si elle ne le fait pas, d'autres s'en chargeront — les marchés de l'éducation privée, eux, n'attendent pas la fin du débat idéologique pour conquérir le continent.