Ils ont vingt-cinq ans et refusent la carte : ce que la gauche perd à ne pas écouter sa relève
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Dans une section socialiste de la région lyonnaise, la moyenne d'âge dépasse désormais les cinquante-cinq ans. À Bruxelles, le siège d'un grand parti de gauche peine à remplir une réunion ouverte « aux nouvelles et nouveaux arrivants ». Et pourtant, les rues de Madrid ou de Liège n'ont jamais autant vu de jeunes distribuer des tracts, tenir des permanences juridiques ou organiser des grèves étudiantes. Le problème n'est pas l'absence d'engagement : c'est sa destination.
Une génération qui milite ailleurs
Nous avons rencontré une dizaine de militants et militantes de moins de trente ans, en France, en Belgique et en Espagne. Le tableau qui se dessine est cohérent d'un pays à l'autre. Léa, 26 ans, coordinatrice d'un collectif de précarité étudiante à Saint-Étienne, résume : « Je ne refuse pas la politique, je refuse la forme. Vingt ans pour qu'une motion devienne une ligne de programme, je n'ai pas ce temps-là. »
À Barcelone, Marc, 24 ans, syndicaliste dans l'intérim, témoigne d'un même décalage. Son engagement est né d'une lutte concrète — la défense d'un salaire plancher dans son secteur — et non d'un attachement partisan. « Le collectif m'a donné une responsabilité en trois semaines. Au parti, on m'aurait demandé d'attendre mon tour pendant dix ans. »
Ce constat rejoint ce que nos colonnes ont déjà observé à propos des luttes du Sud européen : les organisations de masse d'aujourd'hui naissent souvent hors des appareils, dans les syndicats de lutte, les associations d'aide aux personnes exilées ou les mobilisations climatiques. Ces espaces offrent ce que les partis ont perdu : l'immédiateté, l'utilité mesurable, l'égalité entre parole et décision.
Ce qui les retient, ce qui les fait partir
Contrairement à une caricature tenace, ces jeunes ne sont pas des individuels déçus du collectif. Ceux qui restent engagés le sont durablement, souvent depuis leur adolescence. Ce qui les retient tient en trois mots : la cohérence, l'ancrage, l'horizontalité.
La cohérence, d'abord. Les écarts entre discours et pratiques internes — postes conservés entre deux échéances, promesses non tenues envers les bénévoles — sont relevés avec une sévérité que les générations précédentes réservaient aux adversaires politiques. L'ancrage, ensuite : un engagement doit avoir un visage, un lieu, un effet visible. L'horizontalité, enfin, non pas comme dogme mais comme exigence pratique : être écouté·e sans devoir passer par une hiérarchie.
Ce qui les fait partir est tout aussi clair. La professionnalisation des carrières internes, la logique d'appareil, le sentiment que la fidélité prime la compétence. Plusieurs de nos interlocuteurs citent le même scénario : une première réunion enthousiasmante, puis la découverte que les décisions se prennent avant la réunion.
Ce que les organisations devront changer
Faut-il en conclure que le parti est condamné ? Ce serait une erreur symétrique à celle qui consiste à croire que les collectifs suffiront à transformer le rapport de forces. Une gauche sans structures durables ne peut ni former des cadres, ni tenir dans la durée, ni porter un projet européen à l'échelle où se jouent désormais les grands enjeux — du salaire minimum à la transition énergétique.
Trois pistes émergent de nos entretiens. D'abord, récompenser l'engagement de terrain plutôt que l'ancienneté interne : confier de vraies responsabilités aux nouveaux arrivants, y compris stratégiques. Ensuite, reconnaître les engagements pluriels — un·e militant·e peut être syndicaliste, associatif·ve et électeur·rice, sans qu'il faille exiger l'exclusivité. Enfin, repenser le rapport à l'Europe elle-même : pour cette génération, les références sont le Green Deal, les mobilisations climatiques transfrontalières, les coordinations de grèves dans plusieurs pays. Une gauche nationale qui ignore cet étage européen parle à des jeunes qui ne l'entendent plus.
Le vieillissement de la gauche n'est pas une fatalité démographique. C'est le prix d'un modèle d'organisation qui a cessé de répondre à la question que pose chaque génération nouvelle : à quoi sers-tu, maintenant ? Les jeunes qui restent — car il y en a — sont peut-être les meilleures enquêtrices de ce que la gauche deviendra. Encore faut-il leur laisser le micro.