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Quand la mer monte, qui écrit le droit ? Face au vide juridique des déplacé·es climatiques en Europe

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Quand la mer monte, qui écrit le droit ? Face au vide juridique des déplacé·es climatiques en Europe

Photo: Eirian Evans , CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Il existe en droit international une catégorie d'exilé·es célèbres par ce qu'on ne leur accorde pas : le statut de réfugié. La convention de Genève de 1951 protège celles et ceux qui fuient les persécutions politiques, religieuses ou ethniques. Elle ne dit mot des persécutions du climat — sécheresses, submersions, sols stérilisés. Pourtant, selon les travaux du groupe d'experts sur les déplacements climatiques internes, plus de trente millions de personnes ont été déplacées dans le monde en 2022 par des catastrophes liées au climat. Une part croissante de ces trajectoires se joue désormais à l'intérieur de l'Union européenne.

Un angle mort politiquement commode

Il est frappant de constater le silence des partis de gauche sur cette question. Les programmes des dernières échéances électorales, du niveau national aux listes européennes, n'abordent les migrations qu'au prisme des frontières extérieures : accueil des exilé·es, réforme de Dublin, sauvetage en Méditerranée. Sujets indispensables, mais incomplets. Car les déplacé·es climatiques intra-européens ne franchiront pas la Méditerranée — ils traverseront le Pô en crue, ou quitteront une Andalousie agricole devenue invivable pour la Catalogne, puis pour la France.

Ce silence n'est pas neutre. Il laisse le terrain libre à une lecture sécuritaire du changement climatique, celle d'une « menace migratoire » que l'extrême droite s'apprête à instrumentaliser avec son habileté habituelle. En refusant de nommer le phénomène, la gauche lui permet de rester dans le champ du fantasme plutôt que dans celui du droit.

Le précédent oublié des années 1920

On objectera que l'Europe ne peut pas légiférer seule sur un phénomène mondial. L'objection ne résiste pas à l'histoire. En 1922, la Société des nations a créé le certificat Nansen pour les réfugiés apatrides d'Arménie et de Russie, un document de voyage international né d'une urgence que personne n'avait prévue dans les traités. L'improvisation juridique face à un déplacement massif a déjà eu des réponses institutionnelles. Il manque aujourd'hui un Nansen du climat.

Le socle européen des droits sociaux, proclamé à Göteborg en 2017, offre paradoxalement un ancrage : il consacre le droit à des conditions de vie dignes sans définir qui y a droit lorsque son territoire devient inhabitable. Cette béance est l'affaire de la gauche.

Trois chantiers immédiats

Premier chantier : un statut européen de protection climatique, adossé à une directive, qui garantirait aux personnes contraintes de quitter leur territoire — interne ou transfrontalier — un titre de séjour, l'accès au travail et aux droits sociaux, indépendamment de leur situation administrative antérieure. Le mécanisme de protection temporaire activé pour les Ukrainiennes et les Ukrainiens en 2022 a montré qu'une solidarité juridique instantanée est techniquement possible.

Deuxième chantier : un fonds de solidarité territoriale, alimenté par le budget européen et par une contribution sur les émissions du transport aérien, destiné aux régions qui accueillent et à celles qui se vident. On ne peut pas demander à une commune rurale de l'Aveyron ou de la Castille de financer seule l'installation de nouvelles familles.

Troisième chantier : une cartographie publique et honnête des zones de retrait du littoral et des bassins de vie menacés, débattue démocratiquement plutôt que subie dans l'urgence, comme l'ont appris les habitant·es de La Faute-sur-Mer après la tempête Xynthia.

Pourquoi ce silence persiste

Trois raisons expliquent sans doute l'absence du sujet. D'abord, la temporalité : le déplacement climatique se déploie sur des décennies, quand le calendrier électoral pense en mois. Ensuite, la peur de l'amalgame : nommer les migrations internes, c'est risquer de voir l'extrême droite clamer que « tout le monde viendra chez nous ». Enfin, un inconfort de classe : les premières victimes ne sont pas celles qu'on imagine — ce sont les ouvriers agricoles de l'Alentejo, les pêcheurs de la lagune de Thau, les retraités des zones inondables.

Mais une gauche qui renonce à anticiper renonce à gouverner. Le silence n'est pas une prudence, c'est une capitulation différée.

Une question de justice, pas de prévision

Rappelons-le : les pays du Sud portent le poids écrasant de ces déplacements, et toute réflexion européenne doit s'inscrire dans une solidarité mondiale, pas dans un repli continental. Mais refuser de préparer l'accueil des déplacé·es à l'intérieur de nos propres frontières, c'est laisser penser que la solidarité aurait une limite géographique intime — celle du confort des gouvernants.

La gauche européenne a bâti son identité sur l'idée que les droits ne se négocient pas au guichet des urgences. Il est temps de l'appliquer à celles et ceux que l'eau chasse : avant que la mer ne monte davantage, il faut que le droit soit déjà écrit.

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