Parler européen sans accent national : le chantier inachevé de la gauche française
Photo: Hemicycle_of_European_Parliament,_Strasbourg,_with_chamber_orchestra_performing.jpg: inyucho derivative work: Saibo (Δ), CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Il y a un paradoxe que la gauche française ne regarde plus en face : elle écrit des programmes européens de plusieurs centaines de pages, elle vote des résolutions sur la « souveraineté populaire européenne », et pourtant, quand elle s'adresse aux électrices et aux électeurs, elle le fait dans une langue, avec des références et dans un cadre de débat strictement nationaux. L'Europe y est un objet de politique — jamais un lieu de politique. Tant que cette asymétrie demeurera, le projet européen de gauche restera ce qu'il est aujourd'hui : une profession de foi, pas une offre politique.
Le test de réalité de la campagne européenne
Demandez à un militant de terrain ce qu'il a dit lors du dernier meeting : il aura parlé des retraites, du pouvoir d'achat, de l'hôpital public. Demandez-lui de nommer trois directions européennes qui changeraient le quotidien d'une aide-soignante à Reims, et le silence s'installe. Ce n'est pas un défaut d'engagement, c'est un défaut d'infrastructure narrative. Les partis de gauche français n'ont ni porte-paroles spécialisés, ni réseaux de diffusion transfrontaliers, ni — surtout — l'habitude de formuler leurs propositions comme si Bruxelles et Strasbourg étaient le lieu principal de la décision.
Or c'est le cas de plus en plus souvent. Le prix du carbone, la régulation des plateformes, les règles budgétaires, la directive sur le revenu minimum : les leviers ont bougé. Le discours, lui, est resté au point mort national.
Trois expériences, trois destins
Le regard comparatif est ici précieux, et il est aussi instructif par ses échecs que par ses réussites.
Podemos a été, au milieu des années 2010, l'expérience la plus ambitieuse. Né de la mouvance des Indignados, le parti de Pablo Iglesias a tenté de construire une « plurality nationale » en Espagne et une alliance européenne avec Syriza. Le moment 2015 — la candidature de la « majorité plurielle » méditerranéenne face à la troïka — a existé. Mais la défaite grecque de juillet 2015 a vidé cette promesse de sa crédibilité, et Podemos s'est ensuite nationalisé, puis fragmenté. Leçon première : un récit européen de gauche ne survit pas à une défaite de l'un de ses piliers s'il n'a pas d'assise institutionnelle propre.
Die Linke offre un contre-exemple différent. Le parti allemand a longtemps buté sur son image de parti de la frange est-allemande, mais il a su investir méthodiquement les arènes européennes : députés actifs au Parlement de Strasbourg, participation aux réseaux altermondialistes, travail doctrinal sur une autre politique budgétaire. Son implantation dans la société allemande reste inégale, mais son discours européen est constant et — fait rare — il est audible au-delà des frontières grâce à la position centrale de l'Allemagne dans l'Union.
Les travaillistes britanniques, enfin, illustrent le danger inverse. Sous Jeremy Corbyn, le parti a entretenu un européisme tiède, héritage de la gauche travailliste historique, qui l'a laissé désarmé face au référendum de 2016 puis au Brexit. Le récit européen, quand il n'est pas travaillé en profondeur, se retourne contre celui qui le porte à contrecœur.
Ce que la gauche française devrait en retenir
Trois chantiers s'imposent, sans illusions magiques.
Construire des coalitions de propositions, pas seulement des listes électorales. La gauche française parle encore de l'Europe comme d'une échéance électorale tous les cinq ans. Il lui faut des alliances durables avec les forces sociales-démocrates, écologistes et de gauche radicale du continent — sur le modèle du travail mené par certains syndicats européens sur le salaire minimum, précisément quand les partis n'y croyaient pas encore.
Nommer des visages, pas des concepts. Un récit continental a besoin de figures reconnaissables, de porte-paroles qui s'expriment en français, en allemand, en espagnol, et qui débattent dans les médias des autres pays. Les Italiens de gauche ont compris cela avec certains de leurs parlementaires européens ; les Français, rarement.
Traduire les enjeux nationaux en enjeux européens, et réciproquement. La pénurie de personnel soignant n'est pas française : elle est européenne. La précarité étudiante, la crise du logement, la transition énergétique : partout, les mêmes causes structurelles, et donc partout la même nécessité de réponses coordonnées. C'est ce travail de traduction — humble, quotidien, peu spectaculaire — qui manque le plus.
Une condition de crédibilité, pas un ornement
On nous objectera que les électrices et les électeurs ne se passionnent pas pour les institutions de l'Union. C'est vrai, et c'est précisément l'argument des adversaires de tout récit européen de gauche. Mais l'abstention massive aux élections européennes en France ne traduit pas un désintérêt pour l'Europe : elle traduit le sentiment que rien n'y est en jeu, sentiment que la gauche française a largement contribué à entretenir en n'y investissant presque rien.
La gauche qui saura dire « voici ce que nous ferons ensemble, à vingt-sept » avec la même précision qu'elle décrit ses réformes nationales aura franchi un seuil. Les autres continueront de parler à gauche — dans tous les sens du terme — sans jamais dépasser la frontière de leur propre langue.