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Sous le radar du SMIC : ces travailleurs invisibles que l'Europe du travail doit enfin regarder

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Sous le radar du SMIC : ces travailleurs invisibles que l'Europe du travail doit enfin regarder

Photo: Syced, CC0, via Wikimedia Commons

Le salaire minimum européen, adopté en 2022, a été présenté comme une victoire historique de la dimension sociale de l'Union. Et il l'est, en partie. Mais la gauche française doit se demander une chose simple : qui, concrètement, est couvert par ce dispositif ? La réponse est plus inconfortable qu'on ne le croit. Car à côté des salariés protégés par une convention collective, il existe un continent entier de travailleurs que les statistiques du SMIC ne captent qu'imparfaitement — quand ils ne les ignorent pas tout à fait.

Le travail n'est plus ce qu'il était

Considérons d'abord les livreurs et les chauffeurs de plateformes. En France, la jurisprudence Take Eat Easy (2018) puis Uber (2020) a requalifié des relations de travail en salariat, et la loi d'orientation des mobilités a ouvert la voie à la reconnaissance d'un statut. Mais ces victoires restent fragiles, procédurales, et la directive européenne sur le travail de plateforme, adoptée en 2024, repousse la présomption de salariat vers les États membres. Autrement dit : le niveau européen promet, le niveau national décide. Entre les deux, des dizaines de milliers de personnes travaillent sans horaire, sans congé, sans retraite proportionnelle.

Considérons ensuite les particuliers employeurs. Le secteur de l'aide à domicile emploie en France plus d'un million de personnes, majoritairement des femmes, souvent à temps partiel subi, fréquemment en multi-employeurs. Le chèque emploi service universel a certes formalisé une partie de l'emploi, mais la fragmentation des horaires et l'isolement des travailleuses rendent la négociation collective quasi inopérante. Le salaire minimum y est respecté sur le bulletin ; il est souvent contourné dans les faits, par des heures non déclarées ou des temps de trajet non payés.

Considérons enfin les intérimaires agricoles et les saisonniers — qu'ils viennent de Pologne, de Roumanie, du Maroc ou de l'Hérault. Le scandale des logements insalubres dans les exploitations maraîchères, révélé à plusieurs reprises dans le Sud-Est, rappelle que la question du salaire est indissociable de celle du logement, du transport et du droit au séjour. Le SMIC, là encore, n'est pas le problème : c'est l'accès effectif au droit qui manque.

Ce que le salaire minimum ne dit pas

Il y a une illusion d'optique dans les débats français sur le pouvoir d'achat : on raisonne comme si le monde du travail était un monde de contrats de travail à temps plein, couverts par des branches professionnelles organisées. Ce monde existe, il est même encore majoritaire. Mais les marges s'élargissent, et c'est dans ces marges que se joue la question sociale de la prochaine décennie.

Une politique européenne du travail digne de ce nom devrait donc viser trois chantiers. Le premier : une directive d'exécution sur la lutte contre la fraude au détachement et le travail non déclaré, avec des moyens réels pour l'inspection du travail — dont le réseau européen des autorités du travail, l'ELA, reste aujourd'hui une coquille trop discrète. Le deuxième : l'extension de la représentation collective aux travailleurs des plateformes et aux multi-employeurs, en s'appuyant sur des expériences comme les unions de syndicats allemandes ou les guildes italiennes. Le troisième : un socle de droits attachés à la personne, et non au contrat — la retraite minimale garantie, la formation portable, la couverture santé — pour que changer d'employeur ne signifie plus perdre ses droits.

Une gauche des marges

Il y a une tentation, à gauche, de se battre sur le terrain où l'on est le plus à l'aise : le salaire, la convention collective, le rapport de force sectoriel. Ces combats sont légitimes et nécessaires. Mais ils ne suffisent pas. Le mouvement ouvrier français s'est construit en organisant les exclus — des ouvriers des usines aux métayers. Aujourd'hui, les exclus sont ailleurs : dans des cuisines collectives, au volant de vans de livraison, dans des serres de la plaine de la Camargue.

L'Europe, paradoxalement, offre un cadre d'action que l'État national seul ne peut plus fournir. Les plateformes opèrent à l'échelle continentale ; les filières agricoles recrutent à l'échelle continentale ; les chaînes de sous-traitance défont les responsabilités à l'échelle continentale. La réponse ne peut être que continentale. Le socle européen des droits sociaux de Göteborg a posé un principe : chacun doit avoir un accès effectif à la protection sociale. Il est temps de lui donner un contenu qui parle à ceux que le SMIC ne regarde pas.

La gauche qui se veut européenne doit choisir : continuer à parler aux salariés qu'elle a toujours su parler, ou apprendre à parler à ceux qui travaillent sans en avoir le nom. Ce choix n'est pas rhétorique. Il déterminera si, dans dix ans, la question sociale en Europe aura un bord politique — ou seulement des marges de plus en plus larges où personne ne regarde.

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