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Quatre jours pour repenser le continent : la réduction du temps de travail comme horizon européen

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Quatre jours pour repenser le continent : la réduction du temps de travail comme horizon européen

Le débat est relancé, comme il l'est tous les cinq ans. À gauche, on se déchire à nouveau sur les 35 heures, sur les quatre jours, sur le « travailler moins » que l'on ose à peine énoncer sans s'excuser. Mais la question posée à la France seule est, par construction, une question perdue d'avance : dans une économie intégrée, aucun pays ne peut réduire unilatéralement son volume de travail sans s'exposer au procès en non-compétitivité. Ce procès, la gauche doit cesser de le subir là où il se joue — à l'échelle du continent.

L'argument du coût, une arme à désamorcer

Chaque fois qu'un gouvernement de gauche a tenté de réduire le temps de travail chez lui, l'opposition a brandi le même chiffre : celui du concurrent qui, de l'autre côté de la frontière, travaillerait « plus pour moins cher ». Ce fut le récit des Trente Glorieuses finissantes, celui de la révision des 35 heures, celui qui hantera toute future loi française sur la semaine de quatre jours.

Cet argument n'est pas seulement rhétorique : il est structurel. Tant que le temps de travail demeure une prérogative nationale dans un espace économique commun, la concurrence entre législations sociales continue d'opérer par le bas. La gauche française a longtemps répondu à ce dilemme par le déni — celui de croire qu'on pouvait faire de l'exception sociale dans un marché unifié. L'histoire récente a jugé cette stratégie.

Ce que nos voisins nous apprennent déjà

Le continent bouge pourtant, souvent loin des projecteurs français. En Allemagne, la négociation chez IG Metall a ouvert la voie à des dispositifs de réduction du temps choisi par les salarié·es, dans des secteurs où la pénurie de main-d'œuvre a renversé le rapport de force. La Belgique a légalisé, dès 2022, le régime des quatre jours à durée égale, négocié branche par branche. Les pays nordiques expérimentent depuis des années la compression de la semaine, avec des résultats sur la productivité et la santé au travail qui méritent mieux que le silence médiatique.

Ces expériences partagent un point commun décisif : elles ne sont pas des décrets venus d'en haut, mais des conventions collectives, des négociations sectorielles, des architectures de droit opposables. C'est cette méthode — la négociation encadrée, non la potion unique — que la gauche européenne doit faire sienne, et qu'elle peut ériger en norme commune plutôt qu'en exception nationale.

Reconquérir un monde ouvrier que l'on ne regarde plus

On objectera que la semaine de quatre jours est une revendication de privilégié·es, réservée aux bureaux climatisés. L'objection mérite d'être prise au sérieux, puis retournée. Dans l'hôpital, la logistique, le soin à la personne, la réduction du temps de travail n'est pas un confort : c'est une condition de l'embauche, de la lutte contre l'absentéisme et l'épuisement. Personne ne s'est jamais plaint d'avoir trop d'infirmières.

C'est précisément là que le projet européen change tout. Un prolétariat fragmenté — entre plateformes, intérim transfrontalier et sous-traitance en cascade — ne peut être reconstitué que par des normes qui s'appliquent partout où le capital circule. La directive sur les travailleurs de plateformes a montré qu'un socle continental était possible. La durée du travail est le prochain maillon évident.

Un front commun à bâtir avant les échéances

Les socialistes, sociaux-démocrates et écologistes européens disposent de leviers qu'ils n'utilisent pas : groupes parlementaires, coalitions syndicales européennes, majorités de circonstance au Conseil. Proposer une directive-cadre sur la réduction et l'aménagement du temps de travail — avec des trajectoires différenciées, des clauses de négociation collective, des fonds de transition pour les PME — ne serait pas une utopie : ce serait mettre l'agenda à la hauteur des institutions que la gauche a contribué à bâtir.

La France, qui se veut le laboratoire de la gauche européenne, a ici un rôle à jouer. Mais elle ne jouera ce rôle qu'en cessant de présenter la réduction du temps de travail comme un trésor national à défendre, pour la proposer comme une norme continentale à conquérir. Le choix est net : subir la concurrence ou l'organiser. La gauche a déjà choisi trop souvent la première option. Le temps — littéralement — est venu de prendre l'autre chemin.

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