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Le chantage du blindé : pourquoi la gauche doit refuser l'arbitrage entre sécurité et solidarité

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Le chantage du blindé : pourquoi la gauche doit refuser l'arbitrage entre sécurité et solidarité

Il y a des moments où le vocable budgétaire trahit la nature d'un choix politique. Quand une capitale explique, dossier sous le bras, qu'il faudra « réallouer les marges de flexibilité » pour financer l'effort de défense, il faut traduire : les crédits qui construisent des crèches, financent la formation des chômeurs de longue durée ou accompagnent la reconversion des bassins industriels vont servir à autre chose. Le cadre financier pluriannuel 2028-2034, dont les tractations s'engagent, sera le théâtre de ce transfert. Et la gauche, si elle n'y prend pas garde, en sera la spectatrice résignée.

Une équation budgétaire qui n'a rien de technique

Rappelons ce que le CFP est censé financer : la cohésion économique, sociale et territoriale, la politique agricole commune, la recherche, l'action climatique, la jeunesse. Le Fonds social européen plus, dans ce dispositif, n'est pas un supplément d'âme : c'est le principal levier européen de lutte contre le chômage de longue durée et d'inclusion des personnes les plus éloignées de l'emploi. Le réduire, ce n'est pas rogner sur de la bureaucratie bruxelloise — c'est retirer des moyens à des associations de quartier, à des missions locales, à des dispositifs de retour à l'emploi qui fonctionnent à l'échelle des territoires.

Or voilà que s'installe un récit simple, presque confortable pour les gouvernements : l'Europe serait entrée dans une nouvelle ère, celle de la menace, et il faudrait bien que quelqu'un paie. Les fonds structurels, trop lents à se consommer, trop dispersés, deviendraient la variable d'ajustement naturelle. On les ferait glisser vers l'industrie de défense, avec la bénédiction de ceux qui, hier encore, expliquaient que la cohésion était le cœur du projet européen.

Ce glissement mérite d'être dit crûment : il ne s'agit pas d'un débat sur le niveau de la dépense militaire, mais d'un arbitrage entre deux conceptions de l'Europe. Une Europe qui protège ses habitants, ou une Europe qui s'équipe.

Le piège du « il faudra bien choisir »

La séquence politique est bien rodée. D'abord, on installe l'urgence : les menaces sont réelles, les délais sont courts, les capacités industrielles doivent être reconstituées. Ensuite, on pose l'équation budgétaire : les traités limitent les marges, les États sont endettés, l'argent public est rare. Enfin, on présente la conclusion comme une évidence arithmétique : puisque les ressources sont contraintes, il faut renoncer à quelque chose.

C'est là que la gauche est piégée. Si elle accepte le cadre — ressources rares, choix douloureux — elle perd d'avance. Elle passera son temps à négocier des miettes, à défendre un fonds contre un autre, à expliquer qu'elle aussi comprend les impératifs de sécurité. Et elle laissera le vrai débat de côté : la quantité de ressources, et la manière de les lever.

Il faut le dire avec la netteté qu'exige la situation : l'argent n'est pas rare. Il est mal réparti et faiblement taxé. Les patrimoines européens ont connu une croissance considérable ces dernières décennies ; les superprofits de certains secteurs, notamment dans l'énergie et le numérique, ont atteint des niveaux qui auraient paru invraisemblables il y a vingt ans. La question n'est pas de savoir s'il existe des ressources, mais si la volonté politique existe de les mobiliser.

Ressources propres : la seule réponse sérieuse

La gauche doit donc porter une exigence simple et exigeante : de nouvelles ressources propres, à la hauteur des besoins sociaux et écologiques, sans ponction sur les politiques de cohésion.

Concrètement, cela signifie plusieurs choses. D'abord, une taxation coordonnée des grandes fortunes, dont la faisabilité technique n'est plus à démontrer — les travaux de l'Observatoire européen de la fiscalité ont largement documenté les niveaux effectifs d'imposition des contribuables les plus fortunés. Ensuite, une contribution sur les superprofits, dont la crise énergétique a montré qu'elle était non seulement possible mais légitime. Enfin, une véritable lutte contre l'évasion fiscale des multinationales, dont les pertes pour les budgets publics se chiffrent en dizaines de milliards chaque année.

Ces propositions ne sont pas nouvelles. Elles ont été portées, débattues, amendées, parfois votées à moitié. Ce qui est nouveau, c'est le contexte : la demande de dépenses militaires sert aujourd'hui de révélateur. Elle montre que lorsqu'un besoin est jugé vital, la règle de la rareté des ressources se dissout miraculeusement. On trouve des marges, on active des clauses dérogatoires, on invente des instruments. Ce qui est possible pour les canons l'est aussi pour les crèches — à condition de le vouloir.

Refuser le faux dilemme, sans naïveté

Il ne s'agit pas de nier les enjeux de sécurité. Une gauche sérieuse ne laisse pas ce sujet à la droite et à l'extrême droite. Mais elle refuse de le traiter comme un chèque en blanc budgétaire, sans contrôle démocratique, sans conditionnalité sociale, sans débat sur ce que l'on achète et à qui. Une politique de défense européenne digne de ce nom suppose des choix industriels, des coopérations, des garanties. Elle ne se résume pas à un chiffre dans une ligne budgétaire.

Surtout, la gauche doit poser une question que personne ne pose : quelle Europe veut-on laisser à nos enfants ? Une Europe militarisée, où chaque euro consacré à la protection sociale est présenté comme un luxe, ou une Europe qui assume que sa sécurité passe aussi par la cohésion, la formation, la santé, la transition écologique ?

La réponse ne se trouvera pas dans les communiqués. Elle se construira dans les mois qui viennent, au Parlement européen, dans les Conseils, dans les mobilisations. Les négociations du CFP 2028-2034 sont une bataille politique de première importance. La gauche y arrivera-t-elle avec un projet, ou avec des craintes ?

Une chose est certaine : ceux qui accepteront le chantage « sécurité ou solidarité » n'obtiendront ni l'une ni l'autre. Ils obtiendront le réarmement sans la protection, la défense sans la démocratie. C'est précisément ce que nous devons refuser.

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